Regard sur le Québec:
Comment expliquer les prix élevés du carburant diesel?
Par
René Blouin
Président-directeur général de l’Association Québécoise des Indépendants du Pétrole.
L’AQUIP regroupe les entreprises pétrolières québécoises. Ses membres distribuent 80% des volumes de produits pétroliers vendus par les indépendants, dont la part de marché globale est équivalente à 25% de la consommation totale. Les réseaux des membres de l’AQUIP regroupent près de 1 400 postes d’essence répartis sur l’ensemble du territoire du Québec, en plus de dizaines d’entreprises distributrices d’huile de chauffage.
Il est de notoriété publique que les augmentations du prix du pétrole brut découlent d’une collusion du cartel des principaux pays producteurs. Ces pays se sont en effet entendus il y plus d’un an pour provoquer une rareté artificielle et faire augmenter les prix; ils forment l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) qui regroupe 11 pays. Ceux-ci contrôlent 40% de la production mondiale de pétrole brut et détiennent sur leur territoire 77% des réserves de la planète.
Les multinationales du pétrole profitent largement de cette situation puisqu’elles sont très actives sur les marchés du pétrole brut. À titre d’exemple Esso annonçait, le 21 janvier dernier, un bénéfice net de 220$ millions pour le quatrième trimestre de 1999, comparativement à 136$ millions pour la même période un an plus tôt. Le Président du Conseil et chef de la direction, monsieur Bob Peterson, a alors déclaré : " Les résultats de 1999 s’expliquent avant tout par la hausse des cours du pétrole brut … ". C’est cet argument qui arrive en tête des motifs présentés pour expliquer les bénéfices exceptionnels de 1999.
Le carburant diesel
Au
delà des augmentations des cours du brut, les hausses des prix du carburant
diesel s’expliquent, selon le Gouvernement américain, par le froid
plus intense qui a frappé le nord-est des Etats-Unis au cours des dernières
semaines. Cette situation aurait provoqué une demande plus forte des distillats
et entraîné une augmentation des prix. Il faut s’attendre en conséquence à un
fléchissement des prix au cours des prochaines semaines
Bien que ces faits soient exacts, il faut se demander
si cette situation était vraiment imprévisible et si la rareté qui en a découlé n’aurait pas pu être mieux contrée. En fait, le choix des raffineurs de maintenir les stocks bas en période hivernale de forte demande ne permet pas de répondre correctement à une demande plus élevée qu’à l’habitude. Cela provoque invariablement une augmentation des prix de gros des distillats que l’on retrouve à la fois dans l’huile de chauffage et le carburant diesel. Seuls les raffineurs ont intérêt à ce que cette rareté apparaisse. En effet, alors que leurs coûts de raffinage ne varient pas vraiment, les prix de gros offerts aux raffineries augmentent considérablement,
si bien que leurs profits atteignent des sommets.
Les raffineurs
Des législateurs américains ont
suggéré qu’on exige des raffineurs un niveau de stocks suffisant
pour prévenir les situations de rareté et de prix élevés qui en découlent.
Les grandes pétrolières s’opposent vigoureusement à ce type de mesure
qui, selon elles, empêcherait le marché de fonctionner " librement ".
L’attitude des raffineurs engendre effectivement une rareté qui, à son tour, provoque une montée en flèche des prix du carburant diesel. Celui-ci est même devenu beaucoup plus élevé que le prix de l’essence, qui n’est pas influencé par les périodes de froid intense au même titre que ne l’est le prix des distillats. À titre d’exemple, le 11 février dernier, un litre d’essence se vendait aux raffineries de Montréal 31,5¢, avant le calcul des taxes, alors qu’un litre de carburant diesel se vendait 41,8¢, soit 10,3 cents de plus. Le graphique qui suit illustre cette situation inusitée.
Source: Oil Buyer's Guide 1999-2000
En fait, les consommateurs d’huile de chauffage et de carburant diesel sont les victimes directes de ces choix des grandes pétrolières. Quant aux indépendants du pétrole, leurs marges de détail n’ont pas varié de façon significative au cours des douze derniers mois si bien qu’ils n’ont nullement contribué aux augmentations des prix des produits pétroliers.
La concentration du marché
Une des meilleures
façons de s’assurer que le système de production soit incité à minimiser
ces situations de rareté est de faire en sorte que de nombreux raffineurs
se livrent une forte concurrence. Tout récemment, le Président de la Federal
Trade Commission des Etats-Unis ( équivalent du Bureau de la concurrence
du Canada) s’est d’ailleurs inquiété de la situation de concentration du
marché pétrolier. Il déclarait au New-York Times : " Je
ne pense pas que la population comprenne à quel point l’industrie pétrolière était
déconcentrée il y a à peine 5 ans. Les huit plus importantes compagnies
contrôlaient alors de 40% à 50% du marché. Puis, Texaco et Shell ont fusionné.
BP a fusionné avec Amoco. Exxon a englobé Mobil pour devenir ExxonMobil.
Maintenant, les quatre principales firmes contrôlent de 40% à 50% du marché des
Etats-Unis. Selon les normes anti-trust, nous nous approchons de la zone
de concentration élevée. ".
Du fait qu’on ne connaît pas encore de produit de substitution pour faire rouler les véhicules moteurs, les consommateurs sont captifs du marché pétrolier. La concentration dont il est actuellement l’objet soulève auprès des consommateurs et des responsables du maintien de la concurrence des craintes légitimes et justifiées.
Février 2000