Maintenir la concurrence

et protéger les consommateurs


Mémoire présenté devant le

Comité permanent de l'Industrie, des sciences et de la technologie de la

Chambre des communes.

Mai 2003

SOMMAIRE

La concurrence
Au Québec, la présence de distributeurs et détaillants indépendants assure le maintien de la concurrence dans les secteurs de la distribution et de la vente au détail de produits pétroliers.  Comme le démontre clairement le contenu de ce document, si les indépendants disparaissaient, victimes de comportements déloyaux basés sur les ventes à perte, les consommateurs du Québec devraient débourser annuellement 336$ millions de plus pour se procurer les 13,4 milliards de litres de produits pétroliers dont ils ont besoin.

La concentration
En fait, la lecture de la réalité nous enseigne que l’absence de vraie concurrence dans le marché du pétrole brut et la concentration du secteur du raffinage entre les mains de quelques grandes pétrolières pénalisent déjà lourdement les consommateurs.  Il faut éviter le pire en maintenant une diversité d’entreprises avantageuse pour les consommateurs dans la distribution et la vente au détail de produits pétroliers.  Seule la présence d’une masse critique d’entreprises indépendantes garantit une diversité d’entreprises, favorisant la concurrence nécessaire au bon fonctionnement du libre marché.

Le marché québécois
Le parc de postes d’essence du Québec se compare avantageusement à celui des Etats-Unis.  En effet, le Québec compte 58,5 postes d’essence par tranche de 100 000 habitants contre 59,2 pour nos voisins de sud.  Pour un même nombre d’habitants, il y a donc, au Québec, un nombre de postes d’essence comparable à celui qu’on retrouve chez nos voisins du sud.  Dans ce contexte, on ne peut manifestement pas soutenir qu’il y a trop de postes d’essence au Québec.  À cet égard, la rationalisation qui s’opère graduellement au Québec doit éviter les excès dommageables.  Ce sont les forces normales du marché qui doivent régir ces mouvements de rationalisation, en tenant notamment compte de la densité de population propre à chaque marché.  Toutes les tentatives d’utilisation de tactiques commerciales axées sur les ventes à perte ne s’inscrivent nullement dans un honnête effort de rationalisation; elles risquent au contraire de provoquer une concentration excessive du marché, nuisible aux intérêts des consommateurs.

Les régions
Il faut demeurer vigilant et ne pas oublier qu’au Québec les indépendants rendent un service quasi-essentiel aux populations de petites localités à faible densité qui, sans eux, se verraient privées de services d’approvisionnement de carburant, les obligeant à franchir des dizaines de kilomètres pour s’approvisionner en essence ou en carburant diesel.  Ces points de service ont leur raison d’être.  Leur disparition engendrera un gaspillage de temps et d'énergie pour les consommateurs et augmentera les émissions polluantes dégagées par les automobiles que les gouvernements cherchent plutôt à limiter.  Il faut éviter d’accentuer le phénomène d’isolement de ces populations, privées de services auxquels elles ont normalement droit.  Si on souhaite vraiment prendre parti pour les régions, on ne peut ignorer les dangers inhérents à la privation de services quasi-essentiels.

Les Etats-Unis
Le dernier rapport du Sénat des Etats-Unis portant sur le fonctionnement du marché pétrolier a été publié en avril 2002.  Intitulé "Prix de l'essence: comment sont-ils fixés?", le rapport sonne l'alarme en démontrant que c'est la concentration du marché pétrolier menace lourdement les consommateurs.  Il s'agit d'un rapport très documenté que les membres de la Commission pourraient avantageusement intégrer à leurs documents de réflexion, puisqu'il traite des mêmes objets.


Le raffinage dans le Nord-Est américain

Dans le secteur du raffinage, l’exemple du Nord-Est américain illustre dramatiquement comment les grandes fusions d’entreprises pétrolières colossales nuisent à l’exercice de la concurrence et ont fait augmenter les prix.  En exerçant un contrôle sur la production et en maintenant des inventaires de produits pétroliers bas, les raffineurs réussissent à créer une rareté artificielle qui fait bondir les prix.  Il faut rapidement tirer des leçons de cette situation qui pénalise tous les consommateurs de produits pétroliers.  En réalité, la concentration du marché n’annonce rien de bon pour les années à venir.


Qui profite des hausses des prix de l’essence?
L’organisation en cartel du marché du pétrole brut, dont profitent les multinationales du pétrole, et la concentration du secteur du raffinage limitent la concurrence, pénalisent les consommateurs et augmentent de façon spectaculaire les profits des grandes pétrolières.  Il n’y a que le secteur de la distribution et de la vente au détail des produits pétroliers qui échappe à cette spirale inflationniste.  En fait, c’est le seul secteur qui est demeuré stable.  Ce n’est pas le fruit du hasard puisque les indépendants y sont présents et garantissent une variété d’entreprises propice à l’exercice d’une véritable concurrence, avantageuse pour les consommateurs.  La disparition des indépendants entraînerait une concentration d’entreprises favorisant des augmentations de marges au détail, comme cela s’est produit dans le secteur du raffinage.

Le Québec
Aux Etats-Unis, plus de la moitié des États ont choisi d’intervenir en adoptant des législations.  L’Assemblée nationale du Québec a unanimement fait de même en 1996.  La loi sur la Régie de l’énergie s'inspire des lois américaines, elle vise à maintenir dans le marché pétrolier une concurrence avantageuse pour les consommateurs.  Tout comme la Chambre des Communes, l'Assemblée nationale du Québec s'est intéressée aux prix de l'essence et à ses effets sur l'économie.  Le rapport de la Commission qui a étudié ces questions conclut notamment que les hausses du prix de l'essence proviennent des augmentations notées sur marché du brut et les marges de raffinage, les marges de détail n'étant pas en cause.

Recommandation
L'AQUIP propose que le Comité recommande au Gouvernement du Canada de constituer un Groupe d'experts indépendants dont le mandat sera d'examiner les moyens nécessaires à la déconcentration du marché pétrolier au Canada.  Le Groupe d'experts dressera notamment l'historique de la concentration du marché pétrolier au Canada et proposera les meilleurs moyens de faire échec à cette réalité, pénalisante pour les consommateurs canadiens.  Le Groupe d'experts formulera toute autre recommandation permettant de mieux protéger les consommateurs contre les hausses des prix de l'essence.





INTRODUCTION


Ce document vise à présenter un contenu accessible et rigoureux.  Il décrit la réalité du fonctionnement du marché pétrolier et permet d’en saisir les bons côtés, autant que d’en déceler les comportements qui présentent des dangers pour les consommateurs. 

Nous estimons que la lecture de ce document permet de mieux connaître les facteurs qui influencent les prix des produits pétroliers. 

Le document prend résolument parti pour un marché pétrolier qui laisse place à la vraie concurrence.  Il met en lumière les éléments qui provoquent la concentration du marché et réduisent d’autant la concurrence.  Il permet de bien comprendre, et de ramener à de justes perspectives, certaines tactiques commerciales qui, bien que souvent présentées comme progressistes, sont nuisibles et dangereuses.

L’Association Québécoise des Indépendants du Pétrole regroupe les entreprises pétrolières à intérêt québécois.  Leur champ d’action est lié à l’importation, la distribution et la vente au détail de carburants, d’huile de chauffage et de lubrifiants.  Les ventes au détail des entreprises pétrolières indépendantes du Québec totalisent annuellement plus d’un milliard de dollars.

Le nombre de postes d’essence par habitant au Québec est comparable à celui des Etats-Unis.
Certains prétendent que le volume annuel moyen des postes d’essence est trop bas et que, en conséquence, il y a trop de postes d’essence au Québec.  Ils utilisent pareil argument pour justifier les guerres de prix qui frappent diverses régions du Québec. Il importe d’étudier le phénomène du nombre de postes d’essence au Québec avec attention.

Avec raison, on utilise souvent le marché des Etats-Unis comme point de comparaison pour mesurer l’efficacité du réseau de postes d’essence au Canada. Or, la publication américaine National Petroleum News de la mi-juillet 2002 identifie assez précisément le nombre de postes d’essence sur le territoire des États-Unis.  Pour l’ensemble des États du pays, elle l’établit à 170 678 pour 2002[1].

D’autre part, le Bureau de recensement des États-Unis nous fournit des données précises sur le nombre de citoyens composant la population américaine.  Il est ainsi aisé de connaître combien on dénombre de citoyens par poste d’essence.  Pour obtenir cette donnée objective, il faut diviser le nombre de citoyens américains (288 millions) [2] par le nombre de postes d’essence en 2002.  Le résultat de cette opération nous indique que l’on compte 1 690 citoyens par poste d’essence chez nos voisins du sud.

Si on effectue le même exercice pour le Québec, il faut diviser le nombre de citoyens (7,5 millions) [3] par 4365 postes d’essence[4].  On réalise ainsi que le Québec dessert plus de citoyens par poste d’essence puisqu’on compte 1708 citoyens pour chaque poste d’essence.

Ainsi, au Québec, pour desservir 100 000 habitants, nous disposons de 58,5 postes d’essence contre 59,2 aux États-Unis.  Pour un même nombre d’habitants, il y a donc, au Québec, un nombre de postes d’essence comparable à celui que l'on retrouve chez nos voisins du sud.  Cela établit que, pour desservir leurs marchés, les États-Unis disposent de plus de postes d’essence par milliers d’habitants que le Québec.  Dans ce contexte, on ne peut manifestement pas soutenir qu’il y a trop de postes d’essence au Québec.  Cela est d’autant plus vrai que les États-Unis, dans un marché très compétitif, maintiennent un nombre de postes d'essence par habitant comparable à celui du Québec, en dépit d’une densité de population cinq fois et demie supérieure à celle du Québec.  Au surplus, comme nous le verrons plus loin, les Québécois qui habitent une région métropolitaine sont proportionnellement bien moins nombreux que les Américains.

 

Tableau 1

Statistiques démographiques 2002

Québec et Etats-Unis

 

Population

 

Superficie [5] [6]

km2

Densité

hab./km2

Québec

7 455 208

1 357 743

5,5

États-Unis

288 368 698

9 161 966

31,5

Sources:   Statistique Canada et US Census Bureau



Le litrage par poste d’essence
Plutôt que de comparer quantitativement les postes d’essence en regard de la population visée, on a trop tendance à ne comparer que les volumes par postes d’essence et en conclure qu’il y a trop de postes d’essence au Québec; cette méthode est trompeuse.  Plusieurs phénomènes peuvent d’ailleurs expliquer les variations du litrage moyen par poste d’essence pour différents territoires, notamment celui des États-Unis. 

Le litrage supérieur des postes d’essence aux États-Unis s’explique notamment par le fait que les Américains ont une consommation estimée moyenne par citoyen de 74% plus élevée que celle du Québec. Il n'est pas rare que les citoyens qui travaillent dans les mégapoles américaines sans y demeurer parcourent de très grandes distances par jour pour se rendre au travail, en plus d'affronter davantage des bouchons de circulation, puisque, comme nous le verrons plus loin, 80,3%[7] de la population des États-Unis habite une région métropolitaine contre 66,5%[8] pour le Québec.  Ce facteur entraîne évidemment une augmentation significative de la consommation moyenne d’essence par citoyen et peut expliquer en partie l’écart entre la consommation moyenne d’essence par citoyen au Québec en comparaison avec celle des États-Unis.

Tableau 2

Comparaison Québec, Canada, Etats-Unis, 2001

 

Population

 

Ventes au détail [9]   [10]

Consommation/ habitant

Nombre de postes d'essence

Litrage moyen par postes d'essence

Essence         

Diesel           

Total                

Québec

7 417 732

7 407 900 000

861 400 000

8 269 300 000

1 115

4 548

1 818 228

Canada

31 110 565

34 629 600 000

3 818 300 000

38 447 900 000

1 236

N.D.

N.D.

États-Unis

285 317 559

499 730 472 795

55 100 863 547

554 831 336 342

1 945

171 169

3 241 424

Italique: Données estimées.  Voir note. [11]


Le fait qu’il y ait plus de véhicules par personne aux États-Unis qu’au Québec et que le kilométrage par habitant soit supérieur à celui du Québec constitue autant d'éléments additionnels qui expliquent les litrages supérieurs des postes d’essence de nos voisins du sud.

Tableau 3

Statistiques routières

 

Population

Juillet 2001

Nombre de

Véhicules

2001 [12] , [13]

Nombre de

Permis de

conduire

2001 [14] , [15]

Nombre de

Kilomètres

Parcourus

2000 (millions de km) [16] , [17]

Véhicules/

Habitant

Permis de

conduire/

habitant

Kilomètres

Parcourus/

Habitant

Québec

7 417 732

*4 201 912

4 545 461

84 400

0,57

0,61

11 378

États-Unis

285 317 559

235 290 484

191 275 719

4 476 329

0,82

0,67

15 689

  *Excluant les véhicules hors réseau.


Compte tenu du climat qui y est plus clément, les automobiles ont évidemment une durée de vie plus longue aux États-Unis.  Le parc de véhicules est ainsi composé d'automobiles plus vieilles qui consomment plus de carburant que les plus récentes et augmentent d’autant la consommation d’essence.  À titre d'exemple en 2000, l'âge moyen des automobiles au Québec était de 7,13 ans [18] alors qu'aux États-Unis il était de 9 ans[19].

L’activité économique plus intense observable aux États-Unis, comparée à celle du Canada et du Québec, constitue un autre facteur qui augmente la consommation de carburant. Ainsi, pour l'année 2001, le taux de chômage au Québec se situait à 8,7% [20] alors que les États-Unis jouissaient d'un taux de chômage près du plein emploi, soit 4,8%[21].

Il faut aussi être prudent et ne pas accorder une valeur universelle à certaines statistiques qui prendraient surtout en considération les données portant sur les grandes régions métropolitaines américaines.  Celles-ci n’ont en effet aucune commune mesure avec les régions métropolitaines du Québec, du fait qu’elles sont beaucoup plus peuplées.  La très forte population des grandes villes américaines influence évidemment les statistiques et permettent d’augmenter le volume moyen de litres vendus par poste d’essence chez nos voisins du sud.  Ainsi, les plus grandes régions métropolitaines que sont New York, Los Angeles et Chicago, avec respectivement 21,2 millions, 16,4 millions et 9,2 millions habitants[22], ne se comparent pas avec les trois plus grandes régions métropolitaines du Québec soit Montréal, Québec et Hull avec respectivement 3,4 millions, 682 757 et 257 568 habitants[23].  Enfin, près de 80,3%22 de la population des États-Unis vit dans une région métropolitaine alors que seulement 66,5%223 de la population habite dans ces régions au Québec. 

En outre, plus de 30% de la population des Etats-Unis vit dans des régions métropolitaines de plus de 5 millions d'habitants alors que cette réalité de forte concentration n'existe même pas au Québec[24]. Tous ces facteurs conjugués expliquent pourquoi la consommation annuelle d’essence par citoyen est supérieure aux États-Unis.  Malgré cette réalité, il y a plus de postes d’essence par tranche de 100 000 habitants au sud de notre frontière, afin d’offrir une accessibilité décente aux populations de tout le territoire.  

Les postes d'essence à très gros débit sont-ils profitables pour les consommateurs?

Les raffineurs veulent imposer un modèle de poste d’essence à très grand débit comptant plusieurs îlots de ravitaillement.  Ils prétendent que ce type de poste d’essence permet de réaliser d’importantes économies d’échelle qui seraient transmises aux consommateurs.  Or, la construction de sites avec plusieurs îlots de ravitaillement nécessite un investissement important et comporte des coûts d'exploitation très lourds à supporter.  Le tableau qui suit permet d’établir une comparaison de l’efficacité réelle de trois types de postes d’essence.  On y constate que le poste d’essence de 1,5 millions de litres vendus annuellement rivalise avantageusement avec ceux de 3,5 et 10,5 millions de litres. 



Tableau 4

Éléments de coût*

Modèle 1

Modèle 2*

Modèle 3

 

Sans marquise

1 îlot, 2 pompes

(2 positions)

Avec une marquise

2 îlots, 4 pompes

(4 positions)

Avec une grande marquise

3 îlots, 6 pompes

(12 positions)

Volume

1 500 000 litres

3 500 000 litres

10 500 000 litres

 

 

 

 

Heures de travail requises pour la portion essence

45 heures

105 heures

252 heures

 

 

 

 

Investissement requis pour l'installation pétrolière

100 000 $

258 030 $

1 000 000 $

Électricité et chauffage

2 pompes

Marquise et 4 pompes

Grande marquise et 6 pompes

Cartes de crédit

Ces coûts sont reliés au nombre de transactions qui augmentent selon le volume.  Le coût unitaire demeure donc constant; il n'y a pas d'économies d'échelle.

Entretien et réparations

Ces coûts sont reliés à l'utilisation des équipements.  Plus on vend de litres et plus ces coûts augmentent.  Le coût unitaire demeure relativement constant; il y a peu d'économies d'échelle.

* Modèle de poste d’essence retenu par la Régie de l’énergie.

Les coûts qui apparaissent dans ce tableau représentent  80% des coûts retenus par la Régie de l’énergie.  Il est utile de rappeler que, dans la fixation de la valeur des coûts d’exploitation d’un détaillant efficace, la Régie n’a pas tenu compte de tous les coûts réels.

Comme on peut le constater en analysant les trois types de postes d’essence du tableau 4, la vente d’essence est une opération de vente en vrac relativement simple qui ne devient pas vraiment plus efficace dans les grandes installations.  Pour vendre de plus forts volumes d’essence, le détaillant doit en effet modifier ses installations, investir davantage et augmenter ses coûts d’opération.  C’est plutôt la volonté de concentrer les ventes d’essence dans un nombre restreint de points de vente, contrôlés par les raffineurs, qui devient avantageuse pour les grandes pétrolières.  En conséquence, les consommateurs ne doivent nullement s’attendre à tirer avantage de ces orientations que souhaitent imposer les pétrolières majeures. 

En fait, pour profiter d’économies d’échelle significatives, les postes d’essence à grand débit des majeures devront atteindre des volumes si importants qu’ils élimineraient les autres concurrents.  Parions que la concentration du marché qui en découlerait ne profiterait nullement aux consommateurs et que les actionnaires des grandes pétrolières en seraient les bénéficiaires.

Nous verrons plus loin les conséquences indésirables découlant de l’adoption de cette stratégie des multinationales.

L’Ontario
En outre, la prétendue "rationalisation" du marché ontarien n'a pas eu d'effet bénéfique pour les consommateurs ontariens.  À titre d'exemple, le consommateur torontois paie son essence, hors taxes, plus cher que le consommateur montréalais.  Cela s'explique notamment par des prix de gros plus importants en Ontario, en raison de l'absence d'importateurs indépendants capables d'importer des cargos.  Même les volumes plus importants des postes d'essence torontois n'ont pas permis aux consommateurs de bénéficier de prix plus bas. Le tableau qui suit illustre les avantages dont bénéficient les consommateurs montréalais, comparés à ceux de Toronto.

Tableau 5

Prix de l'essence régulière hors taxes [25]

Montréal et Toronto

Années

Montréal

 

Toronto

Écart Toronto-Montréal

1998

21,8

23,0

1,2

1999

27,7

28,7

1,0

2000

40,4

41,5

1,1

2001

37,0

37,7

0,7

2002

35,4

38,2

2,8

Source:   MJ Ervin & Associates



Les services aux populations régionales
Il ne faut pas oublier qu’au Québec les compagnies majeures ont tendance à abandonner les postes d'essence desservant les populations des zones éloignées, compte tenu des coûts d’exploitation supérieurs à ceux des indépendants qu’ils doivent assumer.  Alors que les indépendants peuvent opérer avec profitabilité ces postes d’essence aux plus faibles litrages, les majeures laissent tomber ce type d’opérations.  L'efficacité des indépendants assure ainsi l'accessibilité à un service essentiel d'approvisionnement en essence aux populations à faible densité qui, sans eux, se verraient privées de services d’approvisionnement de carburant, les obligeant à franchir des dizaines de kilomètres pour s’approvisionner en produits pétroliers.  Malgré leur volume plus modeste qui font diminuer le litrage moyen par poste d’essence, ces points de service efficaces ne placent pas le Québec en porte à faux lorsqu’on compare le nombre de postes d’essence par 100 000 habitants observable ici et aux États-Unis. 

L'élimination d'un grand nombre de postes d'essence, nécessaire à la rentabilité de postes à très gros débit, créerait de très grandes distances entre les postes. Cela obligerait les résidents à parcourir des dizaines de kilomètres additionnels pour se procurer de l'essence ou du carburant diesel.  Cette plus grande distance à parcourir engendrera un gaspillage de temps et d'énergie pour les consommateurs et augmentera les émissions polluantes dégagées par les automobiles que les gouvernements cherchent plutôt à limiter.  Cela signifie qu'on assisterait à la disparition de postes d'essence dans plusieurs petites municipalités locales, accentuant ainsi le phénomène d’isolement de ces populations, privées de services auxquels elles ont normalement droit.  Si on souhaite vraiment prendre parti pour les régions, on ne peut ignorer les dangers inhérents à la privation de services quasi-essentiels.

Des postes d’essence adaptés à la réalité québécois
Il est périlleux de vouloir imposer au marché québécois un modèle qui ne correspond nullement aux besoins de ses consommateurs. À titre d’exemple, pour atteindre un volume moyen de 3,5 millions de litres par poste d'essence, près de la moitié des postes d'essence devraient fermer, soit 2002 sur 4365 postes [26].  Cela signifie que le Québec se retrouverait avec 32 postes d’essence par 100 000 habitants alors qu'aux États-Unis on retrouve 59,2 postes par 100 000 habitants.  Il y aurait un poste pour 3155 habitants au Québec alors qu’on en retrouve un pour 1690 habitants aux Etats-Unis.  Actuellement le Québec dispose de 58,5 postes / 100 000 habitants, ce qui est bien raisonnable compte-tenu de sa densité de population qui est beaucoup plus faible que celle des Etats-Unis.  En effet, la densité de population du Québec est de 5,5 habitants/km2 alors qu'aux Etats-Unis, où l'on retrouve plus de postes d'essence par 100 000 habitants, la densité est beaucoup plus importante puisqu’elle s’établit à 31,5 habitants/km2.



Tableau 6

Ventes au détail de produits pétroliers

au Québec à la pompe (2001)

Produit

Litres vendus

Essence

7 407 900 000

Diesel

861 400 000

Total

8 269 300 000

Source: Statistique Canada,  Cansim, Tableau 128-0003 - Disponibilité et écoulement d'énergie primaire et secondaire en unités naturelles, données trimestrielles, 2001.

 

Le débit moyen des postes d'essence au Québec, en 2001, était de 1 871 138 litres.  Pour en arriver à 3,5 millions de litres, il faudrait que l’on assiste à la fermeture de 2002 postes d'essence, il ne resterait alors que 2363 postes d'essence pour combler les besoins des consommateurs sur tout le territoire québécois.  Or, ce volume de 3,5 millions de litres ne serait même pas suffisant pour rentabiliser un poste à très grands débit disposant de plusieurs îlots de ravitaillement.  Il faut plutôt, pour ce faire, un minimum de 10 à 15 millions de litres, ce qui signifie que l’imposition de ce modèle ne laisserait qu'entre 825 et 550 postes d'essence pour desservir la population québécoise, ce qui est un non sens en regard de la situation du marché des Etats-Unis.

Les compagnies majeures affirment notamment qu’elles ont fermé beaucoup de postes, ce qui contribue à la rationalisation du marché de détail.  Cependant, elles oublient de dire que la disparition d'un poste sous leur bannière ne signifie pas la fermeture réelle de ce poste, car il peut tout simplement avoir changé de bannière sans avoir contribué à la rationalisation qu’elles disent espérer.


Les compagnies intégrées et l’interfinancement

L'élimination d'un grand nombre de postes d'essence se fera au détriment des indépendants, à la suite de guerres de prix sans merci.  Seules les compagnies majeures, utilisant l’interfinancement entre leurs secteurs d'activités situés en amont, peuvent supporter ces situations déloyales. L'année 2000 a été une année exceptionnelle pour les compagnies pétrolières intégrées, le marché du brut et les marges de raffinage leur garantissant des profits records.  Toutefois, le secteur de la commercialisation, où on retrouve des concurrents indépendants, a été difficile. 


Tel qu'on peut le lire dans le rapport annuel 2000 de l'Impériale, l'interfinancement entre les différents secteurs d'activités de la compagnie permet de supporter de faibles revenus ou même des pertes dans le secteur de la commercialisation, sans que la santé financière de la compagnie intégrée n'en soit affectée.
" Sur le marché international,  le prix de gros des produits raffinés s'est aussi raffermi au cours de l'année, par la suite de la montée des cours du pétrole brut et de la faiblesse relative des stocks, ce qui a permis de dégager de fortes marges de raffinage.  Du côté négatif, la marge de commercialisation sur les produits pétroliers est restée mince,…en tant que pétrolière intégrée cependant, la compagnie a vu les effets positifs amplement compenser les effets négatifs sur l'ensemble de l'année." [27]

L’ancien Président d’Ultramar Diamond Shamrock, monsieur Jean Gaulin, est, lui aussi, explicite à l’égard de l’interfinancement pratiqué par les raffineurs.  Après avoir affirmé que les marges de raffinage furent très fortes en 2000, il évalue la situation de 2001en précisant que « Si les marges de raffinage diminuent en comparaison avec celles de l’an dernier, nos marges tirées de nos réseaux de gros et de détail devraient être supérieures à celles de 2000.  Le meilleur est à venir. » [28]

Affaiblissement financier et incertitude
Ce sont les pratiques commerciales déloyales axées sur les ventes à perte qui éliminent les concurrents indépendants.  Ceux-ci ne peuvent en effet avoir accès à l’interfinancement découlant des profits tirés du marché du pétrole brut et du raffinage.  Pour le consultant auprès de la Banque Mondiale et professeur à l’Université du Québec à Montréal, Ahmed Naciri, les guerres de prix persistantes menées dans le secteur de la vente au détail de produits pétroliers engendrent des séquences consécutives de cycles commerciaux déficitaires.  Celles-ci ne font pas qu’affaiblir financièrement les entreprises pétrolières indépendantes; elles minent leur capacité d’entrepreneurship en insérant dans le marché une incertitude malsaine que l’on ne retrouve pas dans une situation économique normale.  Ahmed Naciri juge que cette augmentation de l’incertitude engendre la peur.  « Ce qui m’inquiète, c’est cette situation d’incertitude que j’instaure.  Si vous faites une mauvaise expérience une fois, les prochaines fois, vous avez peur. »

En fait, le professeur Naciri estime que ces pratiques transforment « des gens efficaces en inefficaces » [29] .  Cette peur ne leur permet plus de prendre les décisions d’investissement pourtant nécessaires à la poursuite de leurs activités.

La rationalisation
Plutôt que d’être à la merci d’un nombre réduit de postes d’essence à très grand débit avec un grand nombre d'îlots de ravitaillement, n’est-il pas préférable, pour les consommateurs, d'avoir accès à un plus grand nombre de postes d'essence aux installations plus modestes, lorsqu’on sait que les coûts d’exploitation par litre vendu sont comparables.

Au surplus, un plus grand nombre de postes d’essence n’assure-t-il pas une plus forte concurrence, en plus de garantir un approvisionnement situé à proximité des consommateurs.

Derrière l’écran de la « rationalisation » se cache l’objectif de concentration du marché entre les mains de quelques raffineurs : c’est la façon la plus sûre d’exiger des consommateurs des prix toujours plus élevés.  La rationalisation du parc de postes d’essence du Québec doit se faire au rythme que lui impose le jeu normal de la concurrence.  Toute rationalisation accentuée artificiellement à coup de guerres de prix déloyales doit être combattue.  Après tout, le parc de postes d’essence du Québec ne se compare-t-il pas avantageusement à celui des Etats-Unis?

Disparition des importateurs indépendants :
un alourdissement annuel de 336 millions pour les consommateurs du Québec.

Au Québec, comme nous le verrons, il n'y a pas vraiment de concurrence entre les raffineurs.  Au surplus, le tableau qui suit révèle qu’il y a un surplus net de produits finis au Québec, puisque les raffineries du territoire québécois exportent une partie de leur production hors de nos frontières.

Tableau 7

Production, offre et consommation de produits pétroliers au Québec en 1999, en millions de litres.